
Annabel Buffet
10.05.28 / 03.08.05
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On
te disait mort.
On se trompait.
Tu es vivant.
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Tu
n'as même pas vingt ans et déjà
tu as rencontré la douleur humaine.
Ta peinture en est imprégnée. Nous
avions le même âge et je sais ce qu'est
une adolescence blessée par
l'incompréhension du monde des adultes.
Tu aurais pu hurler ta révolte autrement
comme beaucoup de jeunes gens de notre
génération. Il semble que tu sois
né peintre. Tout naturellement tu as choisi
l'image pour nous dire ta solitude, ta foi, ton
amour des êtres et de la nature et surtout ta
détresse face à la misère des
hommes tant physique que morale.
Le portrait de Mantienne m'émeut par tout ce
qu'il évoque des souvenirs de jeunesse que
tu m'as racontés. Je t'imagine en 1942
bravant le couvre-feu pour aller de la rue des
Batignolles aux cours du soir de la Place des
Vosges. C'est là que vous vous êtes
connus. Jusqu'aux derniers jours de ta vie tu
parlais de lui avec tendresse. Il t'a appris
l'amitié, il t'a incité à
t'inscrire à l'Ecole des Beaux-Arts. Tu
avais quinze ans quand tu y as été
accepté avec une dispense. Tu avais perdu ta
mère; l'atelier où tu apprenais ton
métier est devenu ta maison; Robert
Mantienne, Denise Lemaire et les autres
étaient ta famille. Une fraternité
studieuse qui t'a marqué; seulement tu
étais trop solitaire, trop
indépendant pour vivre en
société. Tu les as quittés
pour entrer en peinture comme on entre en religion.
Dès lors, ton oeuvre a été
prioritaire en toutes circonstances.
Chacune de tes toiles a probablement son histoire,
mais tu n'aimais pas les grandes phrases. Tu
affirmais qu'un tableau se suffit à
lui-même. Et pourtant la mer, la plage sont
pleines de nostalgie; sans doute est-elle due aux
regrets des vacances en Bretagne avec une
mère tant aimée. Mais tu
n'étais pas homme à vivre dans le
passé.
Très vite tu t'es mué en
témoin du quotidien tel que tu le
ressentais. Tu as peint ce que tu avais sous les
yeux. Tes natures mortes, dont on a parfois dit
qu'elles étaient misérabilistes, ne
sont que le reflet bien réel d'une
époque démunie. Tes personnages
souvent hiératiques, toujours douloureux et
si terriblement seuls, te ressemblent, mais
ressemblent aussi à tes contemporains. A
travers eux tu illustres ton évangile, tu
clames ton horreur de la guerre et ton refus d'une
misère humaine sans cesse
recommencée. De la «Pietà»
à «la barricade», on retrouve les
larmes intérieures que la pudeur
t'interdisait de verser.
C'est cette peinture d'une vérité
sans complaisance qui t'a rendu
célèbre. Ta sincérité
est évidente. Tu ne l'as pas trahie. Jamais
tu n'as dévié de la ligne que tu
t'étais tracée. Si le fond de ta
pensée est resté le même, cela
n'a pas empêché ton oeuvre
d'évoluer tant par la maîtrise des
couleurs que par l'aisance du dessin.
Ces «Tableaux pour un Musée» sont
en quelque sorte le premier chapitre du livre de ta
vie. Un chapitre qui, grâce à Maurice
Garnier, sera suivi par beaucoup d'autres.
J'espère du fond du coeur que le
Musée pour lequel il se bat avec ferveur
sera très bientôt une
réalité. Il serait grand temps que
les gens sachent qui tu es vraiment.
Quant à moi, je ne peux que remercier
Maurice de te redonner une vie qui m'est
indispensable.
J'aurais aimé te connaître quand tu
avais vingt ans.

jeudi
5 octobre 2000
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