Allocution de
Monsieur Jean-Michel Gaussot,
Ambassadeur de France à La Haye,
 
 
« Monsieur le Directeur, Mesdames, Messieurs, Cher Monsieur Garnier,

C’est avec grand plaisir que j’ai accepté d’inaugurer cette exposition dédiée à Bernard Buffet. D’une part afin de souligner bien entendu l’importance de l’événement : cette rétrospective, la première du genre depuis le décès du peintre, permettra de porter un nouveau regard sur son œuvre. Je ne doute pas que les spécialistes et amateurs de Bernard Buffet convergeront vers La Haye, afin de visiter une exposition qui fera désormais référence.

Le grand public quant à lui, pourra découvrir ou redécouvrir l’ampleur d’une œuvre particulièrement riche. 8.000 œuvres ! Peu de peintres peuvent se targuer d’avoir été aussi prolifiques que Buffet. Il aura fallu en tirer une synthèse, en extraire les traits les plus saillants, afin de proposer une lecture cohérente et juste du travail du peintre. Nous devons rendre hommage au regard fin et aiguisé des organisateurs de cette exposition, à commencer par John Sillevis, grand « passeur » de l’art français aux Pays-Bas. Un hommage que rend à son tour à Bernard Buffet le pays de Rembrandt, que Buffet considérait comme l’un de ses maîtres. Ma présence vise aussi à célébrer le rôle essentiel du Gemeentemuseum dans l’histoire de la relation culturelle franco-néerlandaise : que d’expositions consacrées aux artistes français se sont succédé dans l’histoire de ce musée ! Et combien d’œuvres prêtées aux musées français, d’expositions organisées en partenariat avec les institutions de notre pays ! Je tiens ici encore à saluer le rôle actif joué par M. van Krimpen au sein de notre Conseil de coopération franco-néerlandais.

Prodige dès le plus jeune âge, admiré et soutenu à l’époque par d’illustres intellectuels et écrivains tels Jean Giono, Georges Simenon, puis Maurice Druon ou encore Pierre Bergé, Bernard Buffet est encensé par Louis Aragon qui a ce raccourci saisissant : « Le paysage a quatre siècles et Bernard Buffet 24 ans ». Bernard Buffet est, dans la seconde partie des années cinquante, un « phénomène dévorant » : très exposé à l’étranger, il bénéficiera même d’une première grande rétrospective à l’âge de 35 ans, au musée d’art moderne de Tokyo ! Le Japon ouvre un musée qui lui est dédié en 1973,alors que les expositions se succèdent à Berlin, Moscou, Séoul ou encore Kassel .

Il s’emparera, au cours de sa carrière, de tous les supports : l’illustration avec les « Chants de Maldoror », la « recherche de la pureté » de Giono, ou « La voix humaine » de Cocteau ; le décor de théâtre, collaborant avec Marcel Aymé ou Françoise Sagan. La lithographie, l’estampe, témoigneront aussi de ses recherches exigeantes.

Chez Bernard Buffet, dont le style est immédiatement identifiable, la rigueur artistique répond à l’exigence thématique : dès 1951, il choisit de travailler sur un seul thème pour chacune de ses expositions annuelles, afin de se renouveler en permanence. On se souvient des suites constituées par « Horreurs de la guerre », « Le cirque », « les fleurs », « Les écorchés », « l’Enfer de Dante », jusqu’à la série terrifiante sur le thème de « la Mort » : cette série, justement, qui réconcilie Buffet avec certains jeunes critiques d’art, et dont des peintures furent présentées, parmi des œuvres d’artistes contemporains, en Avignon, ou plus récemment, dans le cadre de l’exposition « La Force de l’art », au Grand Palais : L’impressionnant tableau de Buffet y proposait une confrontation dense et riche avec les œuvres de jeunes artistes comme Xavier Veilhan ou Didier Marcel.

Peintre radical, préférant la mesure et la sobriété du dessin au lyrisme de certains de ses contemporains, il est grave là où on l’a dit triste, il est tragique là où on l’a décrit misérabiliste. Il exprime le monde d’une manière qui ne peut que résonner aujourd’hui encore. On se souvient d’ailleurs qu’Andy Warhol, l’artiste de nos sociétés désenchantées, avait déclaré : « Il y a un grand peintre en France, c’est Bernard Buffet » ?

Je le disais tout à l’heure, le dialogue que Buffet entretient avec les Pays-Bas est celui d’un homme qui en apprécie l’art comme le paysage. En 1977, il est d’ailleurs invité à exposer au Gemeentemuseum de Wieger Deurne. Il consacre, en 1986, son exposition annuelle au thème des « Pays-Bas ». Des tableaux comme « Les moulins de Zandaam » ou « les moulins du Driemanspolder » rappellent qu’il aura été d’abord un « peintre de paysage », comme le déclarait Aragon. Un peintre entretenant également une relation durable avec les maîtres de la peinture moderne : son œuvre ne témoigne-t-elle pas d’une filiation avec David, Géricault ou Courbet ? N’a-t-il pas longuement médité sur la leçon de maîtres comme Van Gogh, Rembrandt ? Comme l’écrivait très justement Simenon, Buffet n’a pas « menacé de brûler le Louvre », il n’a pas défendu de théorie révolutionnaire : il est radical dans sa constance, traditionnel à une époque où l’art se mesure au gré de ses ruptures successives avec la tradition. D’où le dialogue qu’il entretiendra avec les grands anciens, parmi lesquels les peintres hollandais et flamands font figure de modèles. Certaines œuvres exposées au Gemeentemuseum en témoignent.

Mesdames et Messieurs, avant de conclure, je veux encore saluer la présence de M. Maurice Garnier : défenseur infatigable de Bernard Buffet, dont on a dit à juste titre qu’il était « entré dans la penture de Bernard Buffet comme on entre en religion », qui détecte chez le jeune Buffet l’originalité et la force bien avant les autres, il se consacrera exclusivement à la défense des intérêts du peintre. Vous continuez aujourd’hui encore, cher Monsieur Garnier, à contribuer de toutes vos forces à la mémoire et à la postérité de Bernard Buffet.

Je souhaite que cette rétrospective connaisse tout le succès qu’elle mérite, et vous remercie de votre attention. »
 
AMBASSADE DE FRANCE à LA HAYE - 30 juin 2006