« Bernard Buffet »
la reconnaissance en marche
 
 
Il est des signes qui ne trompent pas : Bernard Buffet (1928-1999), sacrifié sur l'autel de l'art abstrait depuis de nombreuses années, sort de son (relatif) purgatoire.

A  l'étranger, il y a eu récemment une exposition importante à Barcelone avec l'édition d'un catalogue et les amateurs ne manquent pas le musée qui lui est consacré au Japon à Mishima au pied du Mont Fuji. En France, depuis quelque temps, la cote des œuvres qui passent en vente publique monte, le droit d'exclusivité de Maurice Garnier, marchand et ami, sur l'œuvre de Buffet permettant une expertise infaillible facilite l'introduction des pièces sur le marché.

Lors de la première manifestation " la Force de l'art ", impulsée par le gouvernement, qui s'est déroulée au Grand Palais en mai dernier, l'un des commissaires Eric Troncy, arborait deux toiles de B.Buffet, au grand dam de certains esprits patentés. Et Lydia Harambourg, critique d'art non moins patentée que les détracteurs, qui défend Bernard Buffet depuis des années, vient de publier un beau livre " Bernard Buffet et la Bretagne (Editions Palantines) rendant hommage au chantre du " misérabilisme " souvent cantonné dans cette période sombre de l'après-guerre.

Retour hors de nos frontières  tant il est vrai que nul n'est prophète en son pays. Le  Gemeentemuseum den haag (La Haye, Pays Bas) organise une restrospective qui permet  enfin de découvrir toutes les facettes d'un artiste " enfermé " dans sa célébrité précoce : entré aux Beaux-Arts à 15 ans , il reçoit le prix de la critique ex-aequo avec Lorjou à 19 ans !

En intitulant l'exposition " Bernard Buffet  une œuvre controversée ", le conservateur du Gemeentemuseum, joue cartes sur tables. Il présente quelque 60 tableaux de la collection de Maurice Garnier, des gravures et des lithographies, donnant tous les éléments aux visiteurs pour affiner leur jugement par eux-mêmes sans se préoccuper de l'opinion de ceux qui traquent les mauvaises toiles, inévitables dans une production de quelque 8000 œuvres  et oublient que Bernard Buffet est le maître de la pointe sèche et de la peinture animalière pour ne citer que deux aspects méconnus de son talent.

D'emblée le piège de la chronologie est évité. Le parti-pris est de mettre en valeur la variété des thèmes et des manières car chez Bernard Buffet, la confusion entre style et manière est récurrente. Le style , un graphisme épuré avec un trait noir et nerveux, s'est affirmé très tôt ; les manières : matiérismes, grattages, à-plats, jus, glacis….vont évoluer tout au long de son parcours artistique tout comme les genres, portraits, paysages, art sacré, natures mortes, livres d'artistes, gravure dans lesquels il excelle avec un égal bonheur. Les œuvres choisies couvrent la période allant de 1947 jusqu'en 1999 avec deux toiles de sa dernière exposition sur le thème de la mort, réalisées en 1998 et exposées par Maurice Garnier en 1999 après que le peintre a décidé de mettre fin à ses jours.

En parcourant les grandes salles du musée au premier étage qui mettent en valeur les formats souvent monumentaux de Bernard Buffet, l'on pourra ainsi voir côte à côte  un portrait " Jeune Femme " de 1948 avec un " Hommage à Courbet " (1955) dans lequel Buffet exacerbe le naturalisme de celui qu'il admirait jusqu'au paroxysme. Dans la même salle, on voit en face un hommage à Rembrandt avec une leçon d'anatomie (1968) qui démontre magistralement  le  génie de la composition de Bernard Buffet, son art de l'interprétation des leçons des grands maîtres, et met en valeur son sens de la mise en scène dramatique et la flamboyance de la matière. On retrouve ce souffle et cette puissance dans " Horreur de la guerre - les fusillés (1954) où le fond est très proche du traitement de Zoran Music et " l'Enfer de Dante " avec un traitement de la matière proche de Garouste pour le paysage où il campe sa scène allégorique et symbolique.

Outre les quatre grandes salles qui sont consacrées aux toiles mythiques, le visiteur peut découvrir dans une succession de petites salles très " cabinet de curiosité " les gravures et lithographies d'un créateur foisonnant doté  d'une culture encyclopédique et d'un humour parfois cruel. En fin de compte, ce qui éclate avec cette rétrospective c'est bien la modernité de Bernard Buffet occultée par la méconnaissance d'une œuvre qui n'a jamais été regardée et analysée dans son ensemble. Le temps faisant toujours " son œuvre ", on peut prédire que cette rétrospective marque le début du processus de reconnaissance.
 
Brigitte CAMUS - ANTIQUAIRES CONTACT - 1er juillet 2006