Gustave Courbet et Bernard Buffet :
deux artistes qui transcendent leur époque
 
 
Gustave Courbet (1819-1877) est à l'honneur au Grand Palais avec 120 peintures, une trentaine d'œuvres graphiques et 60 photographies exposées sur deux étages dans les galeries Nationales. Les œuvres proviennent des musées et collections du monde entier, et, bien sûr, pour certaines, du musée Gustave Courbet à Ornans (Doubs), ville natale de Gustave Courbet. A Ornans, en visitant le musée Gustave Courbet, j'ai été frappée par une grande peinture de Bernard Buffet , un paysage auquel je trouvais une certaine similitude avec ceux de Courbet, notamment dans le traitement des verts et la structuration des formes. La présence de ce tableau n'est pas due au hasard : c'est au musée Gustave Courbet à Ornans qu'eut lieu en 1993 la première rétrospective organisée par un musée public français dédiée à Bernard Buffet. Par la suite, je devais constater, en étudiant l'œuvre de Bernard Buffet, que les filiations et affinités entre ces deux artistes sont troublantes.

Certes, la présence du nom de " Courbet " dans l'arbre généalogique des Buffet ne suffit pas à expliquer l'intérêt que, très tôt, le jeune Bernard Buffet porta à Gustave Courbet mais il n'en demeure pas moins que les deux artistes ont en commun leurs origines franc-comtoises. Et ils furent tous les deux des trublions artistiques à bien des égards. En premier lieu, l'un comme l'autre, entretinrent des liens paradoxaux avec la représentation du réel en peinture, déformant notamment sciemment l'anatomie féminine. Ils suscitèrent l'opprobre des bien- pensants de par leur approche très libre de la femme et de la sexualité en transgressant toute tradition. Bernard Buffet a d'ailleurs repris " le Sommeil " de Courbet (1866) dans une de ses œuvres en 1955 où il peint également deux femmes enlacées.

" On retrouve chez ces deux artistes une homosexualité latente et la même ambigüité sexuelle " souligne Jean-Jacques Fernier, conservateur du musée Courbet à Ornans qui a organisé l'exposition Buffet à Ornans en 1993. Sans forcément partager ce point de vue, on reste frappé par la puissance des nus féminins de Courbet- qui peut l'emporter sur les poses lascives- et le traitement des chevelures ( Jo la Belle Irlandaise, Trois Jeunes anglaises à la fenêtre), thème également obsédant chez Bernard Buffet, qui, lui, ne donne pas dans la sensualité… (voir Le couple)

L'exposition du Grand Palais est conçue en huit sections, ce qui permet de vérifier que Courbet, comme Bernard Buffet, avait une prédilection pour des genres très différents : autoportrait, la peinture animalière, le paysage, le nu, l'atelier du peintre. Courbet aime, comme Bernard Buffet, s'interdire tout sentimentalisme quand il dépeint les hommes. Courbet préfère exprimer la souffrance animale : (l'Hallali du cerf, 1866). Sur ce point aussi, Bernard Buffet le rejoint : ses natures mortes, ses lapins écorchés, ses oiseaux, ses insectes font écho aux scènes de chasse de Courbet.

" Un enterrement à Ornans " (1849-1850), est à cet égard édifiant : les visages sont durs, l'émotion et la piété sont absentes. Le choix du sujet-l'enterrement d'un anonyme quidam- et les dimensions monumentales de la toile choquent, comme choquera plus tard " l'Académie Goncourt " (1956) de Bernard Buffet dont la composition avec l'alignement des personnages et les faciès peu amènes des notables n'est pas sans rappeler l'enterrement….

La trangression de la " chose sociale " qui imprègne l'œuvre de Courbet (liée à l'engagement politique du peintre) peut, dans une certaine mesure, être mise en regard avec la transgression du " religieux " chez Bernard Buffet (lié à sa foi) qui le conduit à banaliser la crucifixion, un sujet qu'il reprendra à maintes reprises sous différents angles. Dans les deux cas, l'artiste introduit une distance par rapport à son sujet-et à lui-même- fuyant le pathos. Les autoportraits pathétiques des années 1840 de Courbet ( à rapprocher des autoportraits " des Ecorchés " de Buffet) précèdent la période des portraits réalistes où il scrute et traque le détail (bajoues, double menton), signifiant le peu de cas qu'il accorde aux conventions morales et sociales. Bernard Buffet ne dit pas autre chose dans " Intérieurs " ou " Le Couple ".

Dans le traitement du paysage, les similitudes paraissent encore plus flagrantes : on retrouve la même âpreté dans les séries de Gustave Courbet sur les sites franc-comtois, que dans les compositions épurées (paysages du Vaucluse) de Bernard Buffet dans les années 50 quand il vivait en Provence. En contrepoint à cette austérité, on entre dans un autre univers avec les vagues…celles de Courbet et de Buffet, qui dans leur ode à a mer, choisissent la tempête : la marée par gros temps de Courbet avec " La mer orageuse " (1869) dit aussi " La Vague " trouve son prolongement dans " Tempête en Bretagne " (1999), l'une des dernières toiles de Bernard Buffet, peinte peu de temps avant sa mort.

Dans leur rapport avec les Institutions, on retrouve chez Courbet et chez Buffet, la même attitude paradoxale même si les idées politiques des deux artistes étaient aux antipodes : Le Salon fut à Courbet ce que fut l'Institut pour Buffet (Elu à l'Académie des beaux-Arts ; il n'y mit guère les pieds) et ni l'un ni l'autre de ces deux artistes ne ployèrent sous le poids des commandes publiques- Buffet n'en eut aucune-ou ne bénéficièrent de la reconnaissance de l'État qui n'acheta qu' un seul tableau à Gustave Courbet, en 1951. Quant aux œuvres de Bernard Buffet ayant fait l'objet de donations, elles restent reléguées dans les réserves des musées.

Les deux peintres, pourtant attachés à leurs racines, eurent une fin de vie marquée par l'exil : en Suisse pour Gustave Courbet, au Japon pour Bernard Buffet qui choisit d'y faire disperser ses cendres dans le musée qui lui est consacré. Cet exil peut symboliser la rupture de l'artiste, qui transcendant son époque, ne trouvant pas sa famille artistique dans son pays, est obligé (Courbet) ou se contraint (Buffet) à partir.
 
Brigitte CAMUS - ANTIQUAIRES CONTACT - 1er décembre 2007