La Bretagne
de Bernard Buffet à Yves Tanguy
 
 
A priori, rien ne rapproche Bernard Buffet et Yves Tanguy, deux artistes emblématiques du XXième siècle, sauf leur passion commune pour la Bretagne. Cet amour qu'ils partagent est en tout cas le fondement et le fil conducteur de deux rétrospectives, consacrées à ces deux figures majeures de l'art, qui se déroulent en même temps à Quimper durant tout l'été.

Commençons par Bernard Buffet (1928-1999) puisque l'exposition a démarré en premier, le 2 juin 2007 au musée  départemental breton près de la cathédrale. Dès le premier jour, quelque 450 visiteurs se sont pressés pour découvrir les 40 peintures et gravures dédiées à la Bretagne,  où Bernard Buffet passait ses vacances à Saint-Cast en famille. Découvrir. Le mot n'est pas trop fort. Et il est sur les lèvres de l'équipe qui a mis en place cette exposition possible grâce au don d'estampes au musée breton départemental de Quimper , donation réalisée par Maurice Garnier-le marchand de Bernard Buffet pendant plus d'un demi siècle- et sa femme Ida On peut même parler de bouleversement tant le choc visuel a été violent lorsque les œuvres ont été déballées pour l'accrochage. Souvent l'amateur ne connaît de Bernard Buffet que des reproductions de qualité médiocre. Il a l'occasion ici de réviser son jugement. A condition de ne pas passer en touriste. A peine démarrée, l'exposition connaît un vif succès avec une fréquentation record (plus de 2000 visiteurs au musée par rapport à la même période l'an dernier).

Saluons d'abord un accrochage exemplaire qui met en valeur la variété des manières de Bernard Buffet, marqué et remarqué par son style qui constitue sa signature autant que son nom. La  Bretagne était un jardin secret pour Buffet mais le registre du peintre n'est pas celui du paradis…les cathédrales érigent des flèches menaçantes, la houle des marines-le mouvement et la couleur sont sublimes- est tumultueuse, les ciels sont chargés. On contemple et on se délecte devant des compositions savantes, des natures mortes minimalistes proches de Morandi, ou très " matiéristes " et sensuelles qui évoquent Chardin. Certaines marines de ce chantre de l'art figuratif sont quasi-abstraites. La chronologie est respectée mais les rapprochements thématiques (églises, natures mortes, paysages) permettent d'apprécier les évolutions du peintre et sa liberté de traitement. Une salle entière est consacrée à l'œuvre gravé, puissante et sensible.

La dernière salle est la plus spectaculaire : on éprouve le combat de l'artiste avec son corps. Face à la matière épaisse, malaxée, sculptée et à la maladie qui le ronge (il met fin à ses jours en 1999), Bernard Buffet livre un combat solitaire dans un ballet envoûtant où les souvenirs déchirants de la jeunesse le disputent à l'appel de cette mer et de ces bateaux, symboles de liberté et de la part indomptable de l'être en partance pour l'ultime voyage, dans la solitude antichambre de la mort. Avant de partir définitivement, c'est la Bretagne qu'invoque et convoque l'artiste.

La solitude de Yves Tanguy (1900-1955) n'est pas moindre que celle de Bernard Buffet, lorsque l'on  sait que le grand peintre surréaliste a été peu apprécié en France lors de ses expositions personnelles et qu'il n'a pas fait  l'objet d'exposition importante en France  depuis 1982 (au musée national d'art moderne à Paris), ce qui ne laisse pas de surprendre si l'on connaît le rôle majeur de cet artiste dans l'aventure surréaliste. Autre point commun entre Yves Tanguy et Bernard Buffet : les musées nationaux français sont avares d'œuvres de ces deux artistes  Pour l'un comme pour l'autre, la méconnaissance de leur œuvre, plus appréciée à l'étranger qu'en France, est flagrante. Pour Bernard Buffet, l'une des raisons réside dans un arrêt sur image à la période d'après-guerre dite " misérabiliste " ; pour Yves Tanguy, l'une des raisons est la rareté de sa production : il travaillait lentement et est mort jeune. Les parents d'Yves Tanguy sont d'origine bretonne et  lui aussi passe ses vacances en Bretagne. A Locronan près de Quimper et Douarnenez. Toute sa vie, comme Bernard Buffet, il sera bercé par la Bretagne et ses légendes. Cette exposition de 130 œuvres, provenant de 60 musées et collections privées de 7 pays est un événement car elle permettra au public d'apprécier à sa juste valeur un des grands maîtres du surréalisme, parfois occulté par Dali, Miro ou Magritte. Un autre aspect, peu connu, est mis en valeur : l'œuvre graphique, avec la présentation de 34 gouaches et 38 dessins à l'encre et au crayon. L'attachement d'Yves Tanguy à la Bretagne était tel qu'il fit rapatrier ses  cendres des Etats-Unis où il résidait depuis 1939, afin qu'elles soient dispersées dans la baie de Douarnenez. Bernard Buffet a choisi le chemin inverse : il a fait expatrier ses cendres au Japon où est son musée. Mais à Quimper, le visiteur n'aura que quelques pas pour visiter les deux expositions, les 2 musées sont quasiment l'un en face de l'autre.

La Bretagne sert ici de révélateur pour décrypter une part de l'énigme qui s'attache à deux grands noms de la peinture du XXième siècle.
 
Brigitte CAMUS - ANTIQUAIRES CONTACT - 1er juillet 2007