Un show d'avant-garde
 
 
La collection Lambert à Avignon abrite jusqu'au 28 septembre une exposition très originale, qui fait une large place au spectaculaire.
Quand l'art contemporain, déchargé de ses contingences intellectuelles, tend la main au grand public.

C'est une des expositions les plus spectaculaires de l'année en France et elle se tient à Avignon, à la fondation Lambert jusqu'au 28 septembre. Elle montre l'art contemporain comme on le voit rarement, déchargé de ses contingences intellectuelles et accessible au public des non-initiés.

Chaque salle distille son lot de sensations fortes, grâce à un accrochage judicieux d'oeuvres majeures créées dans les cinquante dernières années. Ce " show ", car il s'agit d'une sorte de spectacle - comme on peut en voir quelquefois à Londres ou New York -, est orchestré par Eric Troncy, un commissaire d'exposition qui exerce ordinairement dans un centre d'art, le Consortium, à Dijon.

Pas de grande théorie fumeuse... " C'est une fresque sur le monde contemporain ", explique-t-il. Il donne à voir 80 oeuvres dans une mise en scène très étudiée. " Je l'ai conçue en cinq ans, comme un vrai spectacle avec une montée de l'intensité dramatique.

Je n'ai pas eu peur de faire du spectaculaire, de rompre avec l'idée de l'oeuvre présentée seule dans un cube blanc. " L'opération avait été proposée en vain au musée d'Art contemporain de la Ville de Paris avant d'aboutir à Avignon dans cet hôtel particulier du XVIIIe siècle qui ordinairement abrite la collection du marchand parisien Yvon Lambert.

Tout commence par un clown en fibre de verre légèrement surdimensionné qu'on trouve dans la première salle, allongé sur le sol, au repos. Il n'est pas dans son rôle d'amuseur public et son aspect hyperréaliste le rend plutôt menaçant. Méfiez-vous du clown qui dort...
Celui-ci est signé du Suisse Ugo Rondinone.
Aucune explication n'est donnée.
Chaque visiteur doit inventer sa propre histoire.

Deux salles plus loin un grand moine au visage couleur charbon recouvert d'une robe de bure noire tourne le dos à une oeuvre murale tout aussi sombre, d'un autre artiste suisse, Sylvie Fleury. Cette dernière, habituée à détourner les emblèmes de la société de consommation et les marques connues, a recouvert de noir un immense mur portant une inscription en blanc : " Egoïste ", qui reprend le graphisme du parfum de Chanel.

Quant à l'ecclésiastique, il a été modelé en 2000 dans le polyester par l'artiste allemande Katharina Fritsch. Noirceur de la condition humaine vouée au culte divin ou à l'égoïsme futile ?
Le parti pris est purement esthétique.
A chacun de réagir comme il l'entend...

Dans les années 70, en pleine période pop, Andy Warhol avait conçu du papier peint - qui vaut aujourd'hui une fortune - imprimé de ses motifs les plus célèbres. Vache, fleurs mais aussi Mao...
Eric Troncy a fait tapisser la salle suivante à l'effigie du " Grand Timonier " représenté en violet sur blanc.
La pièce est saturée de l'icône pop.
Pourtant sur un des murs il a aussi accroché une peinture réalisée en trompe-l'oeil sur un livre ouvert dans des tons criards qui représente le colonel Kadhafi en 1986.
Elle est signée Bazile-Bustamante, du nom de deux artistes qui font désormais cavalier seul. Jean-Marc Bustamante est d'ailleurs cette année le représentant de la France à la Biennale de Venise.

Tout près est posté un canon très réaliste, conçu en bois et ferraille en 1965 par l'Italien Pino Pascali, un artiste hors norme, mort en 1968. Allusion aux conflits armés au Moyen-Orient, aux régimes autoritaires ? " J'avais décidé de l'organisation de cette salle bien avant la guerre en Irak ", commente avec flegme Eric Troncy. Suit la pièce de la solitude et du malheur...

A l'immense peau de cheval pendue au plafond sont accrochés des composants électroniques qui pourraient laisser penser à une mort par " haute technologie " ou encore au conte de fées " Peau d'âne ". C'est l'artiste allemande, qui vit en France, Gloria Freedman qui a imaginé en 1996 cet animal évidé.

Près de lui figure une sculpture haute de 3,65 mètres qui montre un homme sur un fauteuil roulant au bord d'une falaise signée des frères anglais Jake & Dinos Chapman. Et comme cela on passe d'une impression forte à une autre...

Buffet réhabilité

On ne s'attend pas à trouver au milieu de ces oeuvres " d'avant-garde " un ensemble de peintures d'un des artistes les plus académiques de la seconde partie du XXe siècle, Bernard Buffet.

En 1999, alors qu'il se savait condamné, peu de temps avant de se suicider il a réalisé une série de vingt-deux toiles consacrées à " La Mort " dont cinq sont exposées à Avignon.

Sur des grands formats le peintre se montre sous des traits effrayants, accoutré de déguisements du Moyen Age et entouré d'oiseaux de proie.

Cinq volets d'une épouvantable mascarade...

" Bernard Buffet n'est pas considéré par le milieu de l'art , explique Eric Troncy, pourtant il avait compris très tôt comment le marché s'articulait.

Ça n'est d'ailleurs pas un hasard si Andy Warhol, de retour d'un de ses voyages, avait dit : "Il y a un grand peintre en France, c'est Bernard Buffet."

Tous les ans depuis les années 50 il exposait en février une série de toiles sur une thématique, toujours dans la même galerie, et la dernière fois, en février 1999, il avait prévenu qu'il ne serait pas là.

" L'exposition se clôt par une grande boîte au design minimal en plexiglass à l'intérieur de laquelle se trouve un coussin noir.
Quel en est l'auteur ?
Gucci.
Il s'agit d'un lit pour chien commercialisé par la firme de prêt-à-porter italienne.
Il est présenté face à un néon de l'artiste français Claude Lévèque qui indique " Nous sommes heureux ".

" C'est un bon résumé du milieu de l'art français. On assiste actuellement à une collusion entre l'art et la mode que je trouve affligeante ", critique Eric Troncy.

Et d'ajouter : " Lors du vernissage les gens ont été choqués par la présence des toiles de Bernard Buffet alors qu'ils n'ont rien trouvé à redire sur la présence du lit pour chien de Gucci.

C'est dire... "
 
Judith BENHAMOU-HUET - LES ÉCHOS - 7 juin 2003