BERNARD BUFFET, LE SAMOURAÏ
de Jean-Claude Lamy
Une vie à l'encre noire


De la gloire au suicide : la biographie d'un artiste célèbre et contesté.

Faut-il faire des biographies d'écrivain ou d'artiste, alors que leur vraie vie est un combat devant la page ou la toile blanche ? Il vaut mieux que ces gens-là aient eu un destin et une façon de s'inscrire dans l'Histoire.

Avec Bernard Buffet, auquel Jean-Claude Lamy consacre un ouvrage sous-titré « Le Samouraï », les regards croisés sont nécessaires. Il a été un personnage abondamment observé par les médias, en raison de sa vie privée et du caractère singulier mais populaire de son oeuvre. Il a été un peintre encensé à ses débuts, vilipendé ensuite. Enfin, âgé de soixante-dix ans, il se donna la mort, en s'asphyxiant dans un sac en plastique sur lequel son nom était imprimé et qu'il ferma hermétiquement autour de son cou.

Le livre de Lamy n'est pas un plaidoyer univoque. Il cite largement les spécialistes et peintres qui n'ont pas aimé l'évolution du style de l'artiste, depuis Picasso (qui fut son voisin en Provence) jusqu'à la confrérie des critiques d'art. Mais, comme il aime logiquement son héros, il rappelle qu'Andy Warhol et pas mal d'autres étaient subjugués par le dessin et les traits noirs de Buffet. Et il décrit, minutieusement, une extraordinaire ascension. Né dans une famille parisienne originaire du Nord, Buffet, dont l'enfance fut sans joie, fait sa première exposition à l'âge de dix-huit ans, devient célèbre à vingt, quand il reçoit le prix de la Critique. A la galerie Drouant-David, le vieux Derain déclare : « Ce garçon fait à vingt ans ce que je voudrais faire à mon âge. » Tout s'accélère. Il se marie, se sépare de sa femme, rencontre Pierre Bergé, avec qui il vit pendant huit ans, dans l'entourage de Jean Giono, roule en Rolls et travaille toujours en dehors de Paris. En 1958, séparé de Pierre Bergé, il tombe à nouveau amoureux d'une femme, la romancière Annabel Schwob. Il l'épouse, ils ne se quitteront plus et adopteront trois enfants. A aucun moment, son activité ne faiblit, mais il se sentira blessé par la critique jusqu'à ce que, amateur de corrida, il se porte lui-même le coup fatal.

Pénétrer dans le silence

Le biographe privilégie les années 1950 et 1960, le temps des Sagan, Bardot, Vadim, qui interfère avec le temps de Bernard Buffet, cette période où le peintre brûle les étapes sans hiatus avec les révolutions de sa génération. Par pudeur, et sans doute parce qu'une vie sans histoire ne favorise pas l'anecdote, il consacre moins de place aux années avec Annabel, qui représentent pourtant presque la moitié de son existence. C'est le problème de la biographie : jusqu'où peut-on pénétrer dans le silence d'une vie ? L'essai de Jean-Claude Lamy, d'ailleurs très attaché à l'aspect chrétien de ce peintre de la misère spirituelle, n'en comble pas moins, brillamment, un vide ; c'est l'histoire attentive et sensible d'un artiste, avec, en arrière-plan, l'examen du tournoiement du goût et du discours esthétique.


Gilles Costaz - Les Echos - 25 mars 2008