Buffet, Balthus, Warhol :
Étoiles mystérieuses
 
 
Peintres et people, ils ont chacun dans son style incarné la modernité de l’après-guerre.
 
Plusieurs monographies revisitent leur gloire et éclairent leur part d’ombre.
Andy Warhol (1928-1987), Balthus (1908-2001), Bernard Buffet (1928-1999) : trois icônes planétaires de la peinture du XXe siècle. Trois « stars » aux styles reconnaissables entre mille, dont la gloire fut immédiate et la fortune critique extrêmement diverse. Toujours plus vive pour Warhol, elle est constante, quoique disputée, dans le cas de Balhus. Quant à Buffet, il connut une gloire aussi soudaine qu’intense avant de vivre une mise à l’index qui persiste aujourd’hui.

Comme le rappelle Jean-Claude Lamy dans une biographie amenée à devenir référence, Bernard Buffet. Le samouraï, il fut, dans la France des années 50, le porte-drapeau de la peinture réaliste. A 26 ans, ce golden boy du pinceau était placé en tête du classement établi par Connaissance des arts des « dix meilleurs peintres » révélés depuis la Libération… Lamy conte pas à pas les étapes de cette carrière, lancée par son amant Pierre Bergé puis accompagné par sa muse, Annabel. Le trait épais, les couleurs froides et l’expression misérabiliste de Buffet allaient faire le tour du monde et même la Une de Time, avec un portrait du général de Gaulle. Alors que son style tournait au gimmick, le peintre s’affichait dans sa Rolls avec chauffeur et donnait des interviews fracassantes, où il dénonçait l’art abstrait, « une impasse » selon lui, « un retour à l’enfance, un jeu entre seuls initiés incapables de supporter le poids d’une vraie discipline ». Giono et Cocteau lui offrirent leur amitié ; Malraux qui le détestait, veilla à ce que son œuvre soit tenue à l’écart des collections publiques. Lamy va peut-être un peu loin lorsqu’il fait du peintre une incarnation de l’esprit rebelle qui souffla sur les sixties. Il était plutôt une icône populaire. Buffet paya d’ailleurs cher son succès : en l’espace de quelques années, « l’homme au bras d’or » comme le qualifiait le magazine Der Spiegle, devint « l’artiste le plus honni du XXe siècle, un paria que les critiques, les commissaires et les éditeurs d’aujourd’hui continuent encore à fuir comme la peste ». Dans cette biographie, touffue mais touchante, Jean-Claude Lamy ne se risque jamais sur le terrain, sans doute trop glissant, de l’étude esthétique, et laisse Pierre Rosenberg, l’ancien patron du Louvre, conclure : « Dans l’histoire de la peinture du XXe siècle, il est impossible de ne pas citer Buffet, quel que soit l’avis porté sur son œuvre. Elle mérite d’être réévaluée. »

Quoi de commun entre le style anguleux de Buffet et les jeunes adolescentes qui peuplent l’univers diaphane de Balthus ? Rien. Ce dernier détestait Buffet. Selon lui, il n’avait, comme du reste Dali, jamais réalisé que « des toiles recopiables à l’envi et qui ne font pas avancer d’un seul pouce la connaissance ». Or, selon Balthus, « peindre c’est d’abord vouloir connaître, et tout entreprendre pour révéler ». Révéler, mais quoi ? Dès sa première exposition, en 1934, Antonin Artaud a parlé, dans la NRF, de « réalisme onirique », de « merveilleux », de « magie » à propos de Balthus. Rapidement reconnu comme un maître, le peintre ne cessa de s’entourer de mystère, ne livrant sa biographie qu’au compte-gouttes. « Le roi des chats » comme il s’était surnommé dans ‘un de ses premiers autoportraits, finit même par se peindre de dos pour être sûr de ne rien dévoiler. L’œuvre, le travail loin du monde et rien d’autre. Rideau.

Profondeur et jet-set
Balthus l’aristocrate esthète aurait peut-être trouvé assourdissant le tintamarre fait autour du centenaire de sa naissance. Nul doute qu’il aurait dénoncé comme superficiels ces Portraits privés, aujourd’hui publiés par sa famille, où se mêlent sans aucun sens des valeurs des textes de Richard Gere et René Char, de Bono et d’Albert Camus, de voisins de son grand chalet chic de la Rossinière, dans le Pays-d’Enhaut, en Suisse, ou de grands esprits. Pourtant, cette juxtaposition de profondeur et de frivolité révèle sans doute une facette de la personnalité de Balthus. Parue en 2003, la biographie de référence de Nicholas Fox Weber avait décrit la part de mystification de ce personnage vraiment hors du commun, à la fois secret et jet-set. A contre-courant du monde contemporain et de l’art moderne, Balthus avait su néanmoins jouer habilement avec son époque. Affabulateurde génie, il se présentait comme le comte Balthus Klossowski de Rola, « descendant de lord Byron, cousin des Romanov et des Poniatowski », alors qu’il était né à Paris d’émigrés polonais. Il passa ainsi son temps à brouiller les cartes pour « qu’il ne soit pas dit qu’il consacra sa vie et son œuvre au parachèvement de ses passions érotiques et à l’exercice de la toute puissance ». Il est vrai que l’exégèse de son œuvre n’en est qu’à ses balbutiements.

A contrario, on croit tout savoir sur Andy Warhol, gourou new-yorkais du pop art et roi du portrait sérigraphié. Il va pourtant nous falloir du temps pour estimer à sa juste valeur son travail reproduit et commenté à satiété, mais généralement sans distance critique. Cécile Guilbert, avec Warhol Spirit, n’évite ni les clichés ni l’idolâtrie, mais fait preuve, dans son hommage, d’une réjouissante inventivité, toute warholienne. Son essai mêle non sans malice la réflexion à des photos et extraits d’entretiens du maître. Différents profils apparaissent au fil des pages : Warhol futurologue, Warhol révélateur de la vacuité de l’époque, Warhol virtuose du « vide » et du « rien », sans que l’on comprenne comment ni pourquoi ce brillant affichiste, qui se considérait comme un peintre médiocre, est devenu un tel symbole de l’art contemporain. Buffet y aurait vu le triomphe définitif de New York sur Paris. Balthus, celui d’un art mineur. Et Warhol, qui était clairvoyant, celui de la publicité et du marché.
 
Bertrand Dermoncourt - L'Express - 17 avril 2008