Bernard BUFFET, le retour de l'enfant prodigue
 
 
Aucun artiste français n'a jamais eu de son vivant une popularité aussi grande que Bernard Buffet (1928-1999). Il jouissait d'une célébrité habituellement réservée aux stars de cinéma, mais rarement accordée à des Picasso et Warhol étant les exceptions majeures.

Pourtant peu de peintre ont suscité de la part de la critique institutionnelle autant de mépris et de haine. Que lui reprochait-elle ? D'avoir trop peint (8000 toiles), d'avoir répété la même image, de ne pas s'être renouvelé et d'avoir gagné de l'argent. C'est vrai, mais cela ne méritait pas autant de hargne. Cela aurait été crédible à condition que ces officiels portent le même regard intransigeant sur les acteurs de la monoculture qui nous imposent à satiété leurs uniformes productions, et dont la réussite financière peut-être vertigineuse. Le succès de ce fils d'ouvrier, venu à la peinture en 1944, ne fut pas immérité. Sa réussite, malgré par la suite ses inégalités, son maniérisme stéréotypé et cette dextérité relevant du trucage est tout à fait louable. On s'en convaincra en visitant l'exposition, "Tableaux pour un musée 1945 - 1949", que lui consacre son marchand Maurice Garnier.

Cette période du jeune peintre, âgé de 17 ans à 21 ans, le révéla. Elle l'impose et fait de lui un grand artiste, au style novateur, imprégné de Callot ou de Van Eyk. Sa peinture pessimiste, grise, verdâtre, aux traits suraigus, au graphisme araignée, fut comme un électrochoc. Elle bouleversera cette génération perdue d'après-guerre.

Pourtant Buffet ne crée pas de comédie humaine, il ne nous donne pas de tranche de vie, mais des symptômes de crise qui sont autant d'épiphanies de l'inquiétude des êtres humains. On ne découvre pas les personnages de Buffet, on les reconnaît. Toute une génération se retrouva en eux. La violence contrôlée du peintre, ses figures dépouillées, ses lancinants effets de répétition implique que tout est relatif, que le réel ne doit rien à l'absolu et que l'existence précède l'essence. Cet art du point de vue, cet art du relatif et de l'immédiat, cet art du geste plus que la réflexion, dévoile un univers de l'incertitude, statique, vide, silencieux, misérable. Cette méditation, nous la connaissons déjà. Pascal l'a pour nous décrite : En regardant tout l'univers muet et l'homme sans lumière, abandonné à lui-même et comme égaré dans ce recoin de l'univers, sans savoir qui l'y a mis, ce qu'il est venu faire, ce qu'il deviendra ... J'entre en effroi comme un homme qu'on aurait porté sur une île déserte et qui s'éveillerait sans connaître où il est, sans moyen d'en sortir.

Bernard Buffet fut le héros de ces jeunes gens perdus. Il avait la beauté des condamnés à mort de 17 ans, la séduction des grands damnés, il était de cette génération chassée du paradis. On vivait sur cette profanation de la vie, et tous les jeunes gens de Saint-Germain-des-Prés en étaient si convaincus qu'ils en persuadèrent tout le monde, et leur influence s'étendit bien au-delà des arts, sur les moeurs du temps. Mais à la grande différence de l'expressionnisme, les figures du jeune peintre ne sollicitent pas la pitié. Elles ne sont pas pathétiques et n'essaient pas de vous attirer dans leur univers. Tout se déroule en silence, de l'autre coté de la toile. La véritable singularité du style figuratif du jeune Bernard Buffet consiste en ce qu'il réussit à être à la fois précis et insaisissable. Les formes aiguës conservent une intégrité absolue, le résultat précis d'un mouvement incisif. Ces figures isolées, au milieu de chambres nues où se perdent des objets dérisoires, un lit de fer, un broc, un bidet, une table de bois blanc, acquièrent une immense puissance plastique. Cette peinture joue son rôle dans la mission suprême de son art, dispensateur de sensations, et non de propositions. C'est un souffle si fragile et en même temps si fort, promis dès sa naissance à la ténèbre infinie.
 
Jean-Marie TASSET - Le FIGARO - 2 février 2001