Annabel Buffet,
La muse au cœur blessé
 
 
Ils formaient un couple d’inséparables. Bernard Buffet et Annabel ont incarné pendant 40 ans le bonheur d’une vie commune flamboyante. Depuis leur rencontre à Saint-Tropez, en mai 1958, après avoir été présentés par le photographe Luc Fournol, ils ne se sont plus quittés. En décembre de la même année, leur mariage à Ramatuelle scellait deux destinées que seule la mort pouvait rompre.

Frappée de plein fouet par le suicide du peintre, le 4 octobre 1999, Annabel savait que le temps qui lui restait à vivre n’était qu’un sursis. Il dura presque six ans. L’épouse de Bernard Buffet s’est éteinte le mercredi 3 août 2005, à l’Hôpital américain de Neuilly. Elle avait 77 ans.

Au-delà d’une extraordinaire histoire d’amour, sa disparition met en lumière le parcours d’une femme aux multiples talents, mannequin, chanteuse, romancière, dont Saint-Germain-des-Prés, à son âge d’or de l’après-guerre, fut le berceau.

Née à Paris le 10 mai 1928, Annabel Schwob appartenait à une riche famille bourgeoise juive. Des parents divorcés, un beau-père journaliste qui l’aimait tendrement, elle noua très tôt des liens exclusifs avec sa mère, d’une beauté rare.

Dans son livre autobiographique 3 Petits Tours et … 40 ans paru chez Julliard en 1973, elle fait cette confidence « Je vivais dans l’ombre de ma mère et j’aimais l’isolement où son égoïsme m’enfermait. Une santé fragile et une succession de nurses professionnelles et indifférentes me maintenaient à l’écart de la vie des autres. »

Fascinée par cette mère qui irradiait la sensualité et le mystère et accueillait dans son salon moquette noire, murs blancs, meubles Ruhlmann, des écrivains célèbres tels que François Mauriac et André Maurois, la petite fille avait l’impression d’être l’héroïne d’un conte de fées. Mais d’obscurs démons veillaient dans le cœur de sa trop belle maman qui mit fin à ses jours à vingt-huit ans. Annabel en avait huit.

« C’est trop jeune pour comprendre, trop vieux pour oublier et trop injuste pour ne pas en rester blessée à vie. J’ai perdu ma mère et mon enfance en un jour. En une nuit la solitude et la peur sont devenues mes compagnes. » Plongée dans la tragédie, victime innocente d’un mal inguérissable, Annabel masquera sa souffrance que le suicide de son père, bien des années plus tard, va raviver comme une blessure fatale.

Le départ dramatique de Bernard Buffet, atteint de la maladie de Parkinson, dans l’atelier de sa maison de Tourtour (Var) sonne le glas de son bonheur retrouvé. « C’est étrange la vie … tu es parti sans moi. Tu ne m’as rien expliqué et tu as eu raison puisque je savais la cause de ton départ. Reste que tu t’es suicidé et c’est moi qui suis morte ce jour-là. »
Ces lignes, Annabel les écrivit dans post-scriptum, magnifique récit de ses adieux à son mari publié chez Plon en 2001.

Bernard lui avait appris l’amour, et l’avait presque guérie de la peur épouvantable dans laquelle la mort de sa mère l’avait jetée. Car la ronde des plaisirs de Saint-Germain-des-Prés où elle apparut rayonnante et libre aux cotés d’Orson Welles, de Juliette Gréco, d’Anna-Marie Cazalis, de Boris Vian dans les caves existentialistes de la rive gauche, était à l’époque, sa façon de fuir un obsédant fantôme.

« C’est en disant du Max Jacob et du Prévert devant un joyeux parterre de fêtards que j’avais fait mes premiers pas en public », raconte-t-elle dans un autre livre de souvenirs D’amour et d’eau fraîche paru en 1986 aux éditions Sylvie Messinger. Les nuits folles et l’alcool lui feront oublier provisoirement un passé qui la brûle.

François Sagan, elle aussi emportée dans le tourbillon de la dolce vita, s’inscrit dans ce milieu après un phénoménal succès de son premier roman Bonjour tristesse. Les deux jeunes femmes seront de connivence sur la scène du Tout-Paris et les équipées tropéziennes. Sagan et Frédéric Botton écriront des chansons pour Annabel dont la carrière de chanteuse la conduit du cabaret au music-hall avec un certain succès.

Tournée d’été et l’Olympia en vedette américaine, l’offre d’Eddie Barclay pour enregistrer, donneront l’impression d’amuser Bernard Buffet, également pétri d’angoisses, qui réalisera des pochettes de disques et des couvertures de livres de sa femme. L’illusion de vivre à l’unisson sera d’autant plus parfaite que le couple à pris l’habitude de boire.

Cette pratique de l’alcoolisme mondain les amènera au bord du gouffre. Cures de désintoxication et retrouvailles miraculeuses en compagnie de leurs trois enfants Virginie, Danièle, Nicolas, ainsi que l’aide de Maurice Garnier, le marchand de tableaux de Bernard, leur redonneront le courage d’avancer main dans la main. Inspiratrice émerveillée d’un artiste entré en peinture comme on entre en amour. Annabel laisse l’image d’une belle jeune femme élancée indissociable de ces temps déjà lointains débordant de fantaisie et de révolte.
 
Jean-Claude LAMY - LE FIGARO - 6 août 2005