À LA HAYE, Rembrandt
et Bernard Buffet font bon ménage.
 
 
En cette année où les Pays-Bas célèbrent leur grand peintre du Siècle d'or, à l'occasion du 400e anniversaire de sa naissance, une rétrospective de l'artiste français disparu en 1999 a lieu actuellement dans la capitale hollandaise. Inaugurée par l'ambassadeur de France Jean-Michel Gaussot, elle se tient jusqu'au 10 septembre au Gemeentemuseum (le Musée des beaux-arts) édifié en 1935 par l'architecte de la Bourse d'Amsterdam.

Son conservateur en chef John Sillevis l'a intitulé : «Bernard Buffet : une oeuvre controversée.» Il annonce d'emblée la couleur dans son texte de présentation du catalogue : «Célèbre et méprisé, Bernard Buffet fut un artiste à la fois béni des Dieux et traîné dans la boue. Des avis extrêmes, surtout de la part des critiques d'art et d'experts de musée, alors qu'un public de collectionneurs et d'amateurs lui est resté fidèle. Pour beaucoup, il est toujours l'artiste qui fit l'image du Paris de l'après-guerre.

 

«Tu es toujours vivant, car ton oeuvre restera éternelle. La Hollande, pays de tant de grands peintres, te rend un juste hommage. La France s'honorerait d'en faire autant.»

Maurice Druon
de l'Académie française.

Le jour du vernissage, en présence de Maurice Garnier, 85 ans, le fidèle marchand du peintre qui se consacre exclusivement à son oeuvre depuis 1977 - un cas unique chez les galeristes -, le public reçut un choc face à un ensemble exceptionnel. «Quelle force ! je suis sidérée», s'exclama une jeune fille venue spécialement de Berlin.
En train de préparer une thèse sur Buffet, elle exprimait l'avis général des visiteurs dont Jean-Jacques Fernier, conservateur du Musée Gustave-Courbet installé dans la maison où était né le peintre en 1819, à Ornans (Doubs).
Dans sa contribution au catalogue, il dit combien Buffet avait été touché par son invitation à venir exposer au Musée Courbet qu'il considérait comme l'un de ses maîtres.

«Le visage du monde a beau changer, Rembrandt, Delacroix et Courbet n'ont jamais été dépassés», a écrit Bernard Buffet. Son interprétation de La Leçon d'anatomie de Rembrandt et ses deux femmes nues enlacées d'après Le Sommeil de Courbet, figurent parmi les oeuvres présentées.

Une exposition miraculeuse

Rembrandt, né le 15 juillet 1606, à Leiden, est le quasi-jumeau astral de Buffet qui a vu le jour le 10 juillet 1928, à Paris. Au Mauritshuis de La Haye, au coeur de la vieille ville, La Leçon d'anatomie du professeur Tulp ainsi que La Jeune Fille à la perle» de Vermeer continuent d'éblouir le public dans cet endroit réunissant les chefs-d'oeuvre de la collection du Siècle d'or. Inutile de comparer La Leçon d'anatomie de Bernard Buffet à l'original qui l'inspira. Mais si l'on peut passer exceptionnellement cet été de l'une à l'autre, c'est grâce à l'obstination de deux jeunes Hollandais Stef Bakker et Dirk Jensma. «Il y a une douzaine d'années, raconte ce dernier, j'ai vu au marché aux Puces de New York, une gravure de Bernard. Elle montrait une bouteille à côté d'une baguette de pain. Ce fut pour moi la révélation d'un artiste qui n'a cessé de m'émouvoir. Avec mon ami Stef, nous voulions que son oeuvre soit mieux perçue en Hollande dont il avait peint des paysages.»

L'éventualité d'une grande exposition paraissait impossible. Cette rétrospective tient, en effet, du miracle. Dans l'ombre de Rembrandt, l'oeuvre de Buffet renaît à l'espoir d'être reconnue comme celle d'un peintre majeur du XXe siècle.
 
Jean-Claude LAMY - Le FIGARO - 6 juillet 2006