Bernard BUFFET
 
 
Le 4 octobre 1999 disparaissait tragiquement Bernard Buffet. Il avait soixante et onze ans. Connaissant la notoriété mais contesté, celui qui obtint en 1948 à l'âge de vingt ans le prix de la critique et qu'une enquête menée par Connaissance des arts en 1955 désigne comme le meilleur peintre de sa génération entretint rapidement avec la critique officielle des rapports conflictuels. Le paradoxe est que l'un des artistes les plus célèbres, dont le public reconnaît la peinture par son écriture aiguë, véritable signature, est très vite tenu à l'écart par les instances muséales et l'intelligentsia. Malgré son élection à l'Académie des beaux-arts en 1974, où il est le plus jeune académicien - il a quarante-cinq ans -, Buffet se retire de la scène. La peinture exige et commande.

Depuis 1958, le marchand de tableaux, Maurice Garnier, est à ses côtés et présente annuellement, avenue Matignon, une exposition thématique : un événement qui devient très vite, au fil des années, un rendez-vous autant pictural que parisien. Buffet intrigue, dérange, provoque et scandalise. « La peinture n'est pas faite pour rire », disait celui qui ira au bout de son destin. Fêté au japon où un musée lui est consacré dès 1973 à Surugadaira, boudé chez lui, Bernard Buffet opte pour le repli à l'atelier, où il peint avec une rage qui ne le quittera jamais et une passion pour cet art qu'il découvre en 1942 en suivant les cours du soir de la place des Vosges. Là, il se lie d'amitié avec le peintre Robert Maintienne dont on peut voir le portrait, réalisé en 1945. Ce dernier l'incite à s'inscrire à l'École des beaux-arts où il est accepté avec une dispense car il n'a que quinze ans. Dès lors, rien ne comptera plus que la peinture.

Une écriture ascétique

Ce sont ces débuts fulgurants qui sont évoqués dans cette exposition sous-titrée « Tableaux pour un musée 1945-1949 », un musée qui devrait être inauguré à Colmar en 2005, au projet duquel travaille depuis des années Maurice Garnier. Les tableaux sont sortis d'une « Saison en enfer » où le désespoir est exorcisé par l'acte de peindre. Douleur et solitude s'expriment par exemple tout autant dans La Mer de 1946, magma plombé où le travail des gris et des verts rappellent encore le matiérisme sensuel de Courbet, qu'il admire, que dans L'Homme au crâne de 1947 d'un graphisme dépouillé. Cette écriture ascétique en accord avec une palette spectrale - peu de matière, des jus et d'abord le dessin - caractérise l'univers famélique qui est le sien jusqu'au,au début des années 50. Dans une pièce vide, mal éclairée par une lampe à pétrole et chauffée par un poêle à charbon évolue la Femme au poêle (1947), vêtue d'une robe rose s'harmonisant aux ultimes lueurs d'une palette où le mauve, le brun et le jaune estompés s'allient à ces tons salis, virant au gris, dans un ultime accord avec le destin. La Chambre, La Salle de bains et surtout l'Homme au cabinet, trois toiles peintes en 1947, révèlent dans leur vérité première des êtres étiques, affamés autant de nourriture que d'amour. Le trait écorche, griffe rejetant toute imposture esthétique. L'Homme témoin ne singe pas la souffrance, il la partage. Ce misérabilisme est celui de la frustration et de la pauvreté. La Femme au poulet (1947), figée dans un hiératisme exsangue, précède le Poulet sur la table (1949).

À l'économie du dessin aigu répondent les teintes du brou de noix. Villon et Lautréamont, Grunewald et Géricault sont dans l'ombre de celui qui délie le fil arachnéen d'un monde qui ne se remet pas des horreurs vécues. La Rascasse (1949) est une vanité qui incite à la méditation. Sur un plan unique, elle s'étage sur les différents plans de la table sombre recouverte d'un linge blanc, le tout cerné par une marge mauve délavée. La concision correspond à une pensée française classique, magnifiquement illustrée par Pascal et Philippe de Champaigne. Véritable équation plastique à l'unisson d'une peinture exclusivement concrète, telle est la Déposition de Croix (1948). La douleur silencieuse, transposée en un symbole évocateur du récent génocide, est une méditation sur le drame immémorial de l'humanité.

Dans ces années qui suivent la guerre de 40, un peintre est né. La vie qui est devant lui sera celle d'un permanent combat dont les armes sont celles de son art : la peinture. De La Barricade de 1949 à l'ultime série consacrée à la mort (Gazette n' 6 du 11 février 2000), l'oeuvre transcende l'exode tant moral que physique de l'homme qui, dans son désarroi, cherche une présence, quelle qu'elle soit. Aujourd'hui, la peinture de Bernard Buffet est entrée dans l'histoire.
 
Lydia HARAMBOURG - La GAZETTE de l'Hôtel DROUOT - 16 février 2001