Bernard Buffet,
le peintre samouraï


Cette année 2008 mettra à l'honneur, avec une exposition au musée d'Art moderne de Francfort (du 17 avril au 3 août) et une à la galerie Maurice Garnier de Paris (à partir du 8 février), l'œuvre de Bernard Buffet, l'un des plus grands peintres du XXe siècle. L'occasion, pour Jean-Claude Lamy, de nous présenter, dans une remarquable biographie, intitulée «Le Samouraï», cet artiste majeur.

Pourquoi avoir intitulé cette biographie, par ailleurs très dense et complète, de Bernard Buffet, l'un des plus grands peintres du XXe siècle, "Le Samouraï" ?
Jean-Claude Lamy: «La manière, extrêmement lucide et courageuse, dont, la conscience parfaitement claire, Bernard Buffet s'est donné la mort le 4 octobre 1999, dans sa propriété du sud de la France à Tourtour, dans le Var, ressemble à celle d'un samouraï, dont il appréciait le code d'honneur.»

Un suicide qui fait penser d'une certaine façon, quoique sa méthode d'exécution soit très différente, à un hara-kiri?
J.-C. L.: «Oui! Il a introduit sa tête dans un sac en plastique noir, où il s'est volontairement étouffé, en ayant pris soin d'inscrire son nom sur la surface de ce plastique hermétiquement fermé et qui recouvrait entièrement son visage. Comme une ultime signature à son dernier autoportrait, au moment même où la galerie Maurice Garnier s'apprêtait à lui consacrer une exposition sur le thème de la mort! Cela s'est passé dans son atelier même, à quatre heures de l'après-midi. Lorsque sa femme, Annabel Buffet, l'a découvert, étendu sur le plancher, elle a aussitôt ouvert ce sac, qu'il avait soigneusement attaché autour de son cou avec du scotch d'emballage. Elle a alors découvert, comme elle le confiera plus tard, un visage apaisé et souriant.»

Comment était-il, vous qui l'avez si bien connu, sur le plan humain et donc psychologique?

J.-C. L.: «Je n'écris jamais de biographie, effectivement, de personnes que je n'ai pas connues. Bernard Buffet, bien qu'il fût un bon vivant, aimant boire et manger, était un être passionné mais complexe, doté d'une sensibilité à fleur de peau, une âme tourmentée et même angoissée, hantée par la souffrance humaine. Il avait, sous son tempérament solaire, un fond extrêmement sombre, à l'image des paysages, toujours dépourvus de vies humaines, qu'il a peints. Les portraits qu'il a faits de ses amis, dont Jean Cocteau et Pierre Bergé, qui fut pendant quelques années son amant (car Bernard Buffet était bisexuel, fasciné notamment par les travestis), sont de ce point de vue-là aussi effrayants, par-delà leur beauté stylistique, qu'inquiétants. Ils leur sont d'ailleurs apparus, à l'instar de ses autoportraits, comme le terrifiant miroir, une sorte d'obscur et glaçant avant-goût, de leur propre et future mort!»

Est-ce à dire que Buffet, qui côtoya également des intellectuels aussi emblématiques que Sartre, Camus, Céline ou Boris Vian, avait une conception nihiliste de l'existence?
J.-C. L.: «Oui. Car pour Buffet, effectivement proche de l'existentialisme sartrien, dont il partageait la philosophie de l'absurde, l'homme est véritablement un être tragique... un "être-pour-la-mort", selon la terminologie de Heidegger.»

Un esprit rebelle

Outre son immense talent de peintre, qu'avez-vous le plus apprécié chez lui?
J.-C. L.: «J'aime les esprits rebelles, anticonformistes ou révolutionnaires, parfois sulfureux, voire anarchistes, et Bernard Buffet était foncièrement de ceux-là, tout comme son art. Il a incarné, mieux que tout autre, aux côtés de personnages aussi mythiques que Françoise Sagan, Jacques Prévert, Georges Brassens, Roger Vadim ou Brigitte Bardot, cet esprit libertaire, profondément rebelle, des années 1950-1960.»

Cette biographie que vous consacrez à Buffet restitue d'ailleurs admirablement bien, telle une fresque historique, le climat, l'effervescence tout autant que les idéaux, de ces années-là, auxquelles Mai 68, dont on commémore le quarantième anniversaire, doit beaucoup de son esprit contestataire!
J.-C. L.: «Exact. Buffet lui-même a été, tout au long de sa vie, objet d'importantes controverses, voire de polémiques, détesté par les uns, dont Malraux, qui lui préférait le cubisme d'un Picasso ou le fauvisme d'un Matisse, et adoré par les autres, tels Giono, Aragon, Mauriac, Cocteau, Georges Simenon ou Maurice Druon, qui l'ont toujours soutenu en matière d'art.»

Sur le plan plus strictement pictural, quels furent les artistes que Buffet admira le plus ou qui eurent sur lui le plus d'influence?

J.-C. L.: «Buffet avait une grande admiration pour l'œuvre de Courbet, Delacroix et Van Gogh, duquel, par sa personnalité tout autant que ses thématiques, il se rapproche peut-être le plus. Buffet n'aimait guère, en revanche, l'art abstrait, sur lequel il lui est parfois arrivé de dire, par esprit de provocation plus que de conviction, quelques bêtises. Cela dit, Andy Warhol lui-même, le pape du "pop art" et l'un des maîtres incontestés de l'art contemporain, voyait en Buffet, lauréat à l'âge de vingt ans à peine du premier prix de la Critique, l'un des peintres majeurs du XXe siècle, ainsi qu'il l'a souvent proclamé publiquement. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si ses célèbres sérigraphies de Mao s'inspirent directement d'un portrait que Buffet avait exécuté de ce même Mao, alors président de la Chine, pour la couverture d'un important magazine américain. Buffet réalisa la même performance pour le Times avec un portrait du général De Gaulle: c'est dire, ayant percé très tôt jusqu'aux Etats-Unis, à quel point sa notoriété avait alors dépassé les frontières de la seule France et même de l'Europe entière.»

C'est au Japon, pays des "samouraïs" pour reprendre le titre de votre livre, que Buffet recueillit cependant, de son vivant, le plus grand succès.
J.-C. L.: «Absolument. Buffet est, au Japon, un artiste jouissant encore aujourd'hui d'une immense popularité. Un musée entièrement dédié à son œuvre, et portant son nom, y a été inauguré, non loin du mont Fuji-Yama, en 1973: événement extrêmement rare au Japon, où seule sa femme Annabel le représenta toutefois à cette occasion-là, lui-même étant hostile aux honneurs comme aux mondanités – bien qu'il possédât une magnifique Rolls Royce, qu'il ne conduisait d'ailleurs pas puisqu'il n'avait pas son permis.»

Accointances avec le Japon

Pourquoi, chez Buffet, cette proximité avec un pays aussi éloigné que le Japon?
J.-C. L.: «Il y a, dans l'esthétique de Buffet, une certaine accointance, sinon ressemblance, avec celle du Japon: une peinture minimaliste, voire ascétique; des couleurs essentielles; des tableaux épurés et des sujets dépouillés; des lignes brisées ou arquées, des pourtours anguleux et des plans bien délimités. Bref, une synthèse, tout comme au pays du Soleil-levant, de tradition et de modernité, basée sur de réelles valeurs artistiques et pourtant empreinte d'innovations souvent audacieuses, voire avant-gardistes.»

Nombreuses, près de dix ans après sa mort, sont les expositions qui, de 2008 à 2009, vont lui être consacrées.
J.-C. L.: «Il y a déjà celle, depuis le 8 février dernier, de Paris, à la galerie Maurice Garnier, avenue Matignon : de son vivant déjà, sa galerie de prédilection, celle qui l'a lancé et soutenu, tant sur le plan artistique que commercial, en lui assurant en même temps une certaine gloire.
Il y aura bientôt, également, une importante exposition, du 17 avril au 3 août prochain, au musée d'Art moderne de Francfort, en Allemagne. Et puis surtout, en 2009, à l'occasion du dixième anniversaire de sa mort précisément, une rétrospective à la "Vieille Charité" de Marseille, non loin de cette montagne Sainte-Victoire, immortalisée par Cézanne, qu'il aimait tant puisqu'il a longtemps habité à l'ombre de ce splendide paysage provençal, à Château-l'Arc. Un événement, cette exposition, à ne pas manquer pour mieux comprendre ou découvrir à sa juste valeur artistique et véritable dimension humaine Bernard Buffet: l'un des plus grands peintres, aux côtés d'un Picasso ou d'un Matisse, du XXe siècle, quoi qu'en ait trop souvent dit, le dénigrant à tort et à travers, une certaine critique trop conventionnelle, dans son académisme de mauvais aloi, à mon goût comme à celui des vrais connaisseurs.»


Daniel Salvatore Schiffer - Le Jeudi - 13/03/2008