Un émouvant et bienvenu album qui honore la mémoire du grand peintre français : " SECRETS d'ATELIER "
 
 
L'autre B.B., Bernard BUFFET

Prompte, d'ordinaire, à porter aux nues ses figures célèbres, la France ne s'est guère décarcassée pour ouvrir les cimaises de ses espaces officiels à Bernard Buffet. Dieu sait pourtant si, dans les années 50-60, il contribua intercontinentalement à la renommée de son pays! Rappellera-t-on qu'au Japon un musée particulier lui est consacré depuis belle lurette?
En ces lointaines années-là, oui, on parlait beaucoup de la France (non politique) à l'étranger, grâce à ses deux B.B.: Brigitte Bardot, Bernard Buffet.

MAL-AIMÉ MAIS PAS MAUDIT
Mal-aimé, sans pour autant être un peintre maudit: la conjonction est rare. Mal-aimé, Buffet le fut (le reste) par les directeurs de conscience de l'art moderne (puis contemporain) qui voyaient (et voient toujours) en cet artiste un champion d'arrière-garde (ce que sera aussi Balthus, en quelque sorte), «consacré» à l'heure où il était de bon ton de ne jurer que par l'art non figuratif, portant ainsi au pinacle l'abstraction lyrique d'un Georges Mathieu.
La vision du monde qu'avait Buffet - rigide, austère, voire morbide - suscita ricanements et volées de bois vert; dans le même temps, grâce à d'innombrables reproductions (par cartes postales principalement) qui popularisaient ses tableaux, Bernard Buffet jouissait d'une célébrité exceptionnelle, génératrice d'infinies jalousies. Qualifié de fabricant (de faiseur), présenté dans les magazines comme un acteur de la jet set (avec château, Rolls, et femme belle et célèbre: bref, ce qu'avait été Van Dongen quelques décennies plus tôt), cet artiste - né à Paris le 10 juillet 1928 et que Jean Giono fut l'un des premiers à soutenir - s'avéra pourtant le contraire d'un mondain, se cloîtrant dans ses ateliers pour oeuvrer comme un forçat, comme un moine s'y fût abîmé dans la contemplation. Un écorché, exigeantissime envers lui-même (autant que peu enclin à encenser certains de ses grands contemporains, Alechinsky par exemple). Un possédé à la fécondité phénoménale (combien de milliers de toiles, gravures et dessins?) qui traita de nombreux thèmes par séries - la guerre, Paris, Annabel, la Passion du Christ, la tauromachie, des nus, etc. - dans des compositions de grand format, d'un expressionnisme saisissant.

EN NOIR ET BLANC
Pour honorer la mémoire de cet artiste qui se donna la mort le 4 octobre 1999 (lorsqu'il sut que la maladie le condamnait à ne plus pouvoir peindre), paraît ce bel et bienvenu album de photographies en noir et blanc de Luc Fournol et Benjamin Auger, qu'encadrent des textes de Jean-Claude Lamy (naguère excellent biographe de Pierre Mac Orlan, «L'aventurier immobile», chez Albin Michel) et d'Annabel Buffet, la veuve du peintre, qui avait publié un déchirant hommage au disparu, «Post scriptum», paru chez Plon en juin 2001, véritable lettre d'amour et d'adieu. Avec «Secrets d'atelier», qui reproduit en fac similé plusieurs réflexions de Bernard Buffet («Je ne crois pas à l'inspiration; je ne suis qu'un besogneux»), nous sommes invités à regarder silencieusement ce créateur exposé sous l'objectif de deux amis photographes, pendant plus de quarante ans.

PLUS DIFFICILES À PERCER
Aucun cabotinage, face à ceux qui vont saisir son reflet, pour l'éterniser. Selon Jean-Claude Lamy, «l'intimité d'un artiste, c'est son travail. Les mystères de l'atelier sont plus difficiles à percer que les secrets de l'alcôve». Et d'ajouter: «Il faut une grande hardiesse pour oser être soi. Les clichés en question en font foi: il n'est pas vrai qu'il faille plier sous le poids des honneurs et des sarcasmes. Au fil des pages de cet album de la fidélité, Bernard Buffet apparaît comme un homme qui joue franc jeu et dont les inquiétudes éprouvées depuis l'enfance ont enfiévré la palette. Il a pu se tromper, mais il n'a jamais triché. Une sincérité totale se manifeste au grand jour devant nous; l'artiste est entraîné par lui-même, il réinvente le monde».
Qu'attend la France pour consacrer à Bernard Buffet la colossale rétrospective qu'il mérite, qui ferait à coup sûr courir les foules? Nous l'appelons de nos voeux.
 
LFrancis MATTHYS - La LIBRE BELGIQUE - 21 mai 2004