Bernard Buffet, peintre des enfers,
va-t-il enfin échapper au purgatoire ?
 
 
Qui est vraiment Bernard Buffet (1928-1999), un temps rival adulé de Picasso, riche, célèbre, mais jamais consacré en France, abrégeant par un tragique suicide une vie de tourments ? Un faiseur répétitif de bouquets, de clowns, de monuments parisiens, et de lithographies lucratives ? Un artiste maudit, méprisé par la critique et injustement banni des institutions ?

L'exposition de la Vieille Charité, à Marseille, est un premier pas hors du purgatoire. Sera-t-il suffisant ? Le grand public, qui lui n'a jamais lâché Buffet, pourrait être dérouté par la noirceur de l'ensemble. Mais sa puissance saisissante, une force sombre, n'est pas l'oeuvre d'un simple peintre décoratif, immédiatement identifiable par ses traits effilés et coupants. Un artiste protégeant timidité et inhibitions derrière une signature exubérante.

La soixantaine de tableaux choisis par Maurice Garnier - galeriste de 88 ans ayant voué sa vie à un artiste unique - et par Henry Perrier - commissaire montpelliérain de l'exposition - n'a pas vocation de rétrospective. Le commentaire est rare. Quelques photos montrent le regard effarouché de Buffet au côté d'Annabel, troublante compagne au charme androgyne. L'essentiel réside dans la sélection des toiles : elles prennent à contre-pied les idées reçues.

Commercial Buffet ? L'exposition déroule des oeuvres monumentales, donc invendables, qui ne craignent pas la confrontation avec l'Histoire de la peinture. La hiératique Leçon d'anatomie cite directement Rembrandt. Le sommeil est une variation sur Courbet où la chair devient triste. Le sardonique Enfer de Dante évoque les fresques apocalyptiques de Signorelli dans la chapelle Saint-Brice d'Orvieto. Cette dernière production datée de 1976 montre aussi que le talent de Buffet ne s'est pas "figé" au milieu des années 50.
La toile, Les Oiseaux , révèle un surréalisme inattendu, d'une violence inouïe. Comme celle qui imprègne l'immense triptyque-manifeste des Horreurs de guerre. Elles hanteront toujours le peintre.

D'autres grands formats (La prise de la Bastille, La corrida ), et des plus petits, montrent que Buffet s'est bien sûr parfois abandonné à la facilité de l'illustration, des commandes, aux sirènes des coloris (la série Kabuki ). Pour endiguer le chant funèbre, poignant et provocant, de ses premières toiles ?

L'enterrement , Pieta , Deux hommes nus, et autres tableaux ascétiques des années 40 (la période dite "misérabiliste"), marquent la volonté d'un jeune peintre de se singulariser hors du courant abstrait qui allait dominer le monde de la peinture. Arrimé à ses figures tragiques, Bernard Buffet fut qualifié de rétrograde. Mais n'était-il pas alors le précurseur des nouvelles figurations qui triompheraient quarante ans plus tard ?
 
Jean-Marie GAVALDA - LE MIDI LIBRE - 22 mars 2009