"Coollustre", sombre histoire
de vie et de formes
 
 
"Coollustre" est le titre étrange de l'exposition d'été du plus beau des endroits : l'hôtel de la collection Lambert, à Avignon. Eric Troncy, l'auteur (il revendique ce rôle), a repris le nom d'une crème de beauté de la marque Clinique, comme il l'a déjà fait pour "Dramatically Different", en 1997 au Magasin de Grenoble, et "Weather Everything", en 1998 à Leipzig.

Ces titres n'ont pas beaucoup de sens apparent. "Coollustre" encore moins que les précédents. Mais il y a dans ce nom fabriqué à la consonance anglo-latine un parfum qui va bien au corps de l'exposition, sa sophistication, ses amalgames suggestifs d'œuvres, sa réalisation comme acte d'embellissement ou de rajeunissement, à l'instar d'un cosmétique. Pour Eric Troncy, organisateur d'expositions depuis plus de dix ans, "Coollustre" est une façon d'explorer diverses questions relatives à la notion même d'exposition. Et puisque nous sommes sur les lieux d'une collection, l'occasion d'agir en collectionneur libre de ses choix et de son accrochage.

Un accrochage surprenant, qui peut aller jusqu'à faire grincer les dents. C'est voulu. Le parcours est pensé, construit dans et avec le lieu. Rien n'y est au hasard. Les œuvres sont entremêlées pour que du rapprochement s'élabore un "récit" (dit Troncy), un début d'histoire. Une histoire où le ton change d'une salle à l'autre, se fait plus ou moins grave, léger, où sont ménagées des plages de réflexion et de recueillement en alternance avec des passages de forte tension, de mises en scène de plus en plus spectaculaires au fur et à mesure des salles.

Il y en a une quinzaine qui participent à ce spectacle qui parle de la vie et, rareté aujourd'hui, y réussit avec peu de photographies, peu de vidéo. Mais des peintures, des sculptures, des installations d'une quarantaine d'artistes auxquels Troncy est attaché depuis longtemps, ou qu'il vient de découvrir.

Pour commencer, le visiteur bute sur le clown endormi d'Ugo Rondinone. Au mur, posés sur des consoles, un crâne humain, un crâne de singe, un miroir (Gloria Friedmann, 2000) explicitent la vérité de l'homme sous le masque et les grimaces. L'exposition sera sans grande illusion. On le comprend déjà face à l'écran noir de Rondinone, face au lit vide de Robert Gober, juste avant de plonger dans le noir, entre la figure du moine de Katharina Fritsch et deux nuits cosmiques de Thomas Ruff.


À LA LUMIÈRE DE L'HISTOIRE

Puis ça change. On passe d'un intérieur nuit à un extérieur jour, à la lumière de l'histoire, ses guerres et ses dictatures. Dans une salle, le portrait de Kadhafi par Bazilebustamante (1986) est accroché sur un fond de papier peint à l'effigie de Mao, créé par Andy Warhol en 1974, près d'un vieux canon de Pino Pascali : une pièce rare de 1965.

La présence incontournable d'une grande composition de livres de plomb, de ronces et de fleurs séchées d'Anselm Kiefer est à l'origine d'un passage portant sur diverses formes sculptées, relevant, pourquoi pas, de la statuaire, voire du monument équestre revisité : une vraie peau de cheval à moitié dressée de Gloria Friedmann, d'un côté, et, de l'autre, sur son piédestal, l'homme, un handicapé en fauteuil roulant signé par les Chapman. La carne d'un côté, l'infirme de l'autre, des matériaux très présents pour un contenu réaliste, voire naturaliste.

Le contraste est parfait avec ce qui suit, une histoire séduisante autour de signes de la société de consommation et du paraître : les chariots de supermarché de Sylvie Fleury sont en plaqué or ; les papiers muraux de Stéphane Dafflon ont des motifs pailletés ; le Portrait sans rides de Dieu par Richard Phillips est fabriqué à partir de l'image d'une star du rock des années 1960.

L'ombre d'une fenêtre dans un tapis de Philippe Parreno, un miroir recouvert de peinture argentée de Bertrand Lavier, deux tableaux de date d'On Kawara... Le jeu des contrastes continue de rythmer le parcours toujours habité de figures de l'espace et du temps. Dans une salle noire est dressée la table du "Grand Hôtel", de Claude Lévêque, une installation ancienne (1982) de trente photographies d'amis et de lieux familiers, mises dans leur cadre de pacotille.

Le chien pétrifié de Pompéi, repris par Allan McCollum en 1991, et une simple ampoule allumée qui pend à un fil, de Felix Gonzales-Torres, renforcent l'émotion de ce moment de mémoire individuelle et collective. Après ces ombres et la pénombre, la lumière du jour de la salle aux baies vitrées paraît plus forte. Elle devient l'occasion d'une échappée sur les périphéries urbaines suggérées par des pièces plus ou moins encombrantes : une cabane de chantier de Didier Marcel, un sac-poubelle en bronze peint de Gavin Turk, le pylône abattu par la tempête de 1999 revu par Bertrand Lavier, un feu de campement de Gilardi, ou encore La Route, un film de 2 min 40 projeté sur des ampoules électriques de Xavier Veilhan.

Passé ces non-lieux et cassures, on doit pouvoir savourer l'emprise idyllique des couleurs et de la lumière dans un grand ensemble de peintures construites : laques sur toile de Sara Morris, caissons lumineux d'Angela Bulloch, écrans lumineux de Liam Gillick, tableaux de stries de Rondinone... L'exposition raconte aussi des histoires de formes, de carrés, de plans, de lignes, qui tantôt sont mises au premier plan, tantôt sous-tendent les représentations de l'homme et l'histoire de la vie.


CONFRONTATION PROVOCATION

Cette confrontation atteint son paroxysme, et un haut degré de provocation, quand Eric Troncy utilise la salle permanente du Wall Drawing de Sol LeWitt comme toile de fond pour cinq tableaux de Bernard Buffet, pris dans sa série de figures de la mort, la dernière avant que le peintre ne mette fin à ses jours. Cette ronde macabre de squelettes en pied, enrubannés, barbouillés mieux qu'on croit, fait aussi l'objet d'une petite mise en scène de salon bourgeois avec un canapé de Franz West et Paf, le chien naturalisé de Philippe Parreno...

D'autres rapprochements débouchent encore sur des constructions forcées, limites, caricaturales, qui sont le contraire même des subtilités perçues ailleurs. Parmi ces exagérations de sens figure un grand morceau voué à la religion, aux interdits, à la transgression. On y voit l'assemblée d'hommes en noir assis à la table commune, tête baissée, de Katharina Frisch, qui reprend 32 fois le même mannequin, tout près d'un mur agrémenté d'une série de femmes nues d'Helmuth Newton, et d'une croix enveloppée dans des bandelettes de chantier de Kendell Geers.

Fin de l'exposition ? Non, elle voudrait finir sur un air de fête, sur les photos du feu d'artifice du 14 juillet 2000 à Sérandon, de Bruno Serralongues, et les étoiles de John Armleder. Mais elle n'y arrive pas. Et c'est la chienne de vie qui l'emporte, dans l'absurdité d'une panière design, de Gucci. Non sans avoir entendu le bruit de tremblement de terre qui accompagne le cours sinueux d'une ligne de néon rouge, au sol, que Claude Lévêque a réalisée pour la collection, et qu'Eric Troncy a aussi intégrée à son drame.
 
Geneviève BREERETTE - LE MONDE - s - Agoravox - 15 juillet 2003