Annabel Buffet, écrivain et veuve du peintre Bernard Buffet, est morte à Paris mercredi 3 août
 
 
Elle était âgée de 77 ans.

Son nom ­ et surtout son prénom ­ était devenu l'un des symboles d'une époque et d'une petite géographie parisienne : le Saint-Germain-des-Prés de l'après-guerre. Françoise Sagan, dans ses romans, inventa la légende dorée de cette bohème privilégiée qui cachait son angoisse ou sa vacuité derrière beaucoup de légèreté et de snobisme.

Après le milieu des années 1960, les choses s'étaient insensiblement dissipées ­ dégradées ? ­, les visages avaient changé, vieilli, et les images en noir et blanc avaient pris les couleurs du souvenir et de la nostalgie... Une autre génération, née après guerre, en profita pour changer de boulevard, passant, vers le printemps 1968, de Saint-Germain à Saint-Michel. Sur l'air d'une chanson de Mouloudji ou de Gréco ­ dont elle fut proche ­, la longue silhouette noire d'Annabel, avec sa coupe à la garçonne et son visage si parfaitement dessiné, s'éloignait.

Dix ans plus tôt, en mai 1958, âgée de 30 ans (elle était née Annabel Schwob, à Paris, le 10 mai 1928), elle avait eu un coup de foudre, à Saint-Tropez justement, pour un jeune peintre déjà installé dans le succès, Bernard Buffet, qui devait la portraiturer inlassablement. En 1961, l'une de ses expositions s'intitula "Trente fois Annabel".

Avant cela, Annabel avait été mannequin, avait chanté ou dit des poèmes dans les cabarets et commencé à publier des romans sous son seul prénom. "Lorsque je me retourne vers ce lointain passé, je m'étonne de la désinvolture avec laquelle j'ai rompu avec tout ce qui a été ma vie avant notre rencontre" , écrit-elle dans Post-scriptum (Plon, 2001), émouvante et sincère lettre posthume adressée à Bernard Buffet, qui s'était suicidé en octobre 1999.

Après son mariage, elle continua une carrière littéraire en demi- teinte. A partir de La Corrida du veau d'or (Julliard, 1963), elle signa Annabel Buffet. Il y eut ensuite Midi à quatorze heures , Les Vieux Gamins ... Mais la critique ne l'accompagna jamais avec beaucoup d'empressement. Elle se considérait d'ailleurs elle-même avec modestie : "Je ne pense pas du tout être un grand écrivain..." , disait-elle. Sans doute était-elle davantage un personnage romanesque...
 
Patrick Kéchichian - LE MONDE - 6 août 2005