"Toxique", de Françoise Sagan :
une cure de Sagan
 
 
C'est un tout petit livre brutal et plein d'humour - moins de cent pages frémissantes, si remplies de désirs, de curiosité, d'angoisse et de peurs, qu'on s'étonne un peu de ne pas voir surgir la femme qui les a écrites. La femme ? Une toute jeune personne appelée Sagan, presque une enfant : 22 ans, menue comme un chat, mais un chat qui aurait déjà vécu plus de sept vies - en tout cas plus que beaucoup d'autres. En 1957, trois ans après l'immense succès de Bonjour tristesse, son premier livre, la romancière est hospitalisée dans une clinique, pour une cure de désintoxication. Là, au milieu des schizophrènes et des "débiles", elle s'ennuie ferme, elle a peur, elle lit beaucoup. Et puis elle écrit, jetant ici et là les fragments d'un journal étrangement lucide et fort. Publié de manière fugitive en 1964, avec des dessins de son ami Bernard Buffet, puis tombé dans un oubli total pendant près de quarante-cinq ans, ce texte intitulé Toxique sera publié par les éditions Stock, le 14 octobre. Nous en donnons ici des extraits.
 
 
La reproduction d'un texte manuscrit de Françoise Sagan figure en ouverture du livre. Une courte lettre à l'écriture chaotique, quinze lignes à peine, et toute striée de ratures. "En 1957, écrit-elle, après un accident de voiture, je fus, durant trois mois, la proie de douleurs suffisamment désagréables pour que l'on me donnât quotidiennement un succédané de la morphine appelé le "875" (Palfium)."

Tout le flegme de la romancière est là, son humour pince-sans-rire et son sens élégant du tragique. En fait de douleurs "désagréables", elle avait souffert le martyre. Après que son Aston Martin fut partie dans le décor sur une route de campagne, cette passionnée de voitures avait passé plusieurs jours entre la vie et la mort, puis des semaines à lutter contre une douleur que les médecins soulagèrent en lui administrant du Palfium - sans doute trop et trop longtemps. Elle se sortira des blessures, mais jamais de la dépendance à la drogue, qui la poursuivra toute sa vie.
 
 
Hospitalisée pour essayer d'enrayer cette dépendance, elle décide de tenir une sorte de journal. Un remède contre l'ennui, peut-être, mais aussi contre la peur qui la tenaille. Peur du manque, peur du vide et surtout de la souffrance, la sienne ("la souffrance me diminue") et celle des autres, ces pensionnaires qu'elle entend sangloter dans leurs chambres, ces "douces dames schizophrènes" qui se baladent "dans les allées mortes de ce parc, chapeau violet de paille sur un crâne agité, obstiné parfois sur une petite idée, une merveilleuse petite idée qui les comble".

Bordé par les dessins austères et souvent morbides de Bernard Buffet, le texte est un mélange de très grande jeunesse, de fraîcheur et d'une incroyable perspicacité sur sa personnalité, cette façon bien à elle de rester en marge.
 
 
"Pourquoi n'ai-je jamais pu entrer dans les situations ?", se demande-t-elle ainsi, au sujet de certains épisodes de sa vie sociale. Pourquoi Le lecteur n'a pas de réponse, mais une idée quand même : n'est-ce pas justement parce qu'elle était, profondément, un écrivain, que Françoise Sagan restait au bord, en position d'observatrice ? A plusieurs reprises, elle s'interroge sur ce qu'elle pourrait écrire, commente son style ("Mon domaine, c'est apparemment "il a mis le café dans la tasse, il a mis le lait dans le café, il a mis du sucre etc.". Le quotidien triste"), ses lectures et puis, soudain, cette phrase magnifique, cette phrase d'enfant joyeuse qui la fait vivre intensément : "J'adore écrire." Non, vraiment, Sagan n'est pas tout à fait morte.
 
Raphaële Rérolle - LE MONDE - 8 octobre 2009