La légende d'un peintre honni
Que reste-t-il de buffet ?


Méprisé par la critique, Bernard Buffet a mené une existence sulfureuse que Jean-Claude Lamy raconte dans une biographie.

De la gloire au suicide : la biographie d'un artiste célèbre et contesté.

A 18 ans, il expose sa première oeuvre, un «Autoportrait», dans un salon parisien. L'année suivante, il est admis aux Indépendants et au Salon d'Automne. A 20 ans, en 1948, il obtient le prix de la critique. Quel triomphe pour un jeune homme si sauvage qui bientôt roulera en Rolls Royce ! Et quel singulier paradoxe pour un artiste dont le style s'appuie sur la sécheresse et le dépouillement ! Les «Clowns» de Buffet - l'une de ses séries les plus emblématiques sont éternellement tristes. Tout comme la plupart de ses portraits, de ses paysages ou de ses natures mortes. Chez lui, même les fleurs, malgré la couleur, paraissent désemparées. Cette rigueur systématique va pourtant fasciner ses contemporains. Mais elle va aussi susciter l'hostilité de la critique. C'est l'un des grands drames de la vie de Bernard Buffet : adulé par le cercle de ses proches et par un noyau dur de collectionneurs, il a souffert de ne jamais avoir bénéficié de la reconnaissance du milieu institutionnel. Sa faute ? Ne pas avoir suivi le tempo de la mode et des courants, s'être acharné à cultiver le sillon de la figuration au moment où l'abstraction devenait la norme.
La biographie que consacre Jean-Claude Lamy à ce chevalier obstiné met en lumière les arcanes d'une existence entièrement dédiée à l'art. Buffet (1928-1999) savait faire deux choses : se taire et peindre. De l'adolescent bougon (capable de trouer le pantalon qu'on vient de lui acheter en disant «c'est de la merde») à l'artiste bourré de Maxiton (on a accusé ce travailleur de «peindre au kilomètre») , le portrait n'est pas facile à mettre en oeuvre. Sans doute parce que le personnage n'attire pas la sympathie. «Je voudrais être un type puissant, plein de ronds», écrit-il dans une lettre de jeunesse. L'avenir se chargera de lui apporter des ronds. Devenu célèbre, Bernard Buffet côtoie Cocteau, Sagan, Bardot, Vadim, Christian Dior. Mais aussi Jean Giono, qui, au début des années 1950, l'héberge avec son amant Pierre Bergé, dans un bastidon situé derrière sa maison de Manosque.
S'appuyant sur de très nombreux documents, Jean-Claude Lamy dessine le portrait vivant d'un héros de son temps, partagé entre le monde des paillettes et le silence de l'atelier. Jusqu'au bout Bernard Buffet aura tenu à être lui-même. Le 4 octobre 1999, redoutant la déchéance de la maladie, il met fin à ses jours en se recouvrant la tête d'un sac en plastique sur lequel il a écrit son nom. Une façon de signer son dernier geste. Tel un peintre sur la toile d'une vie achevée.


Bernard Géniès - Le Nouvel Observateur - 20 mars 2008