Le peintre grandiose et maudit


Jean-Claude Lamy, sa biographie de Bernard Buffet évite l'écueil des déductions hâtives. Elle dévoile le mystère et la vie de cet artiste tourmenté, vénéré puis décrié.


En véritable samouraï, Bernard Buffet, atteint de la maladie de parkinson, met fin à ses jours un lundi 4 octobre 1999. Asphyxié dans un sac plastique sur lequel était inscrit son nom. Une mort d'une rare violence, à l'image de son oeuvre.

Jean-Claude Lamy, déjà auteur d'un premier ouvrage sur Bernard Buffet-, évite l'écueil des déductions hâtives et du déballage impudique. Avec élégance, il retrace le destin lunaire d'un peintre tour à tour vénéré et honni par l'intelligentsia de la République des arts. A travers des témoignages soigneusement choisis, il évoque les deuils impossibles, celui d'une mère trop tôt disparue ; les douleurs secrètes, celles de sa rupture avec Pierre Bergé ; les rencontres éblouissantes avec le docteur Girardin et Maurice Garnier, son marchand exclusif, sa dernière compagne Annabel, autre coeur en « jachère », dont l'incurable mélancolie ressemblait étrangement à la sienne. Elle fera semblant de lui survivre.

Vivant dans les ténèbres.

« Sa célébrité, sa richesse ostentatoire, sa fécondité lui ont valu de féroces détracteurs. » Comme si le talent se reconnaissait à la misère et à la discrétion. Des voix puissantes se sont pourtant élevées, comme celles de Cocteau, Aragon, Giono, Simenon, Nabe ou encore Poirot-Delpech.

Une signature distinguable entre toutes. Ses paysages, ses lampes, ses poissons, ses bouquets, ses visages, ses corps qui ne ressusciteront pas, se ressemblent parce qu'ils ont été retrempés au creuset de son âme. Bernard Buffet a forcé l'univers à lui ressembler. Il a fait hurler l'angoisse quand les autres voulaient la théoriser. Il a fait hurler le silence comme s'il avait « touché la corde des pendus de Villon ». Il a fouillés les viscères de l'homme au point de s'écorcher vivant.

Et pourtant nul besoin de la mort pour trouver l'éternité. Bernard Buffet évolue dans les ténèbres à son aise, et pour ainsi dire familièrement. Jésus sur la croix était souillé de sang et de pus, mais ceux qui ont touché son cadavre en restent lavés pour des siècles. Les marécages nauséabonds n'ont jamais empêché d'atteindre les cimes.


Isabelle Bunisset - Sud-Ouest Dimanche  - 02/03/2008