Bernard BUFFET,
Cantor d'une peinture cryptique.
 
 
D’abord jugé comme le symbole d’un Expressionnisme immanent traduisant les séquelles de la Deuxième Guerre Mondiale, Buffet, artiste de grande fécondité qui obtint le Prix de la Critique à l’âge de vingt ans (du jamais vu), a traversé sa vie de créateur tel un observateur attentif aux doutes du genre humain, et donc attentif à ses propres doutes. Sa quiddité d’artiste appliqué et docte n’a eu de cesse, sa vie durant, d’exprimer sa vision psychologique de notre société vouée à un développement toujours plus exponentiel.
 
 
Son exceptionnelle production picturale demeure sans conteste un œuvre éloquent, malgré certaines compositions plus controversées, réalisées durant les deux dernières décennies de son existence. Un œuvre dense, étonnant dans son analyse esthétique, et riche d’une profusion de créations aussi diverses que déstabilisantes.

Depuis 1952, jusqu'à sa tragique disparition, Buffet s’est appliqué chaque année, avec ses expositions parisiennes thématiques, à exprimer avec force le fondement même de la fragilité de notre condition. Ses tableaux, qui peuvent apparaître parfois comme un viatique désespéré délivré par son extrême sensibilité à l’écoute des souffrances quotidiennes rencontrées par l’espèce humaine, traduisent à la perfection l’énigme de cet homme artiste porté au pinacle par ses admirateurs, ou voué aux gémonies par ses détracteurs.
 
 
Certes, les tableaux des années 1945/1960 qui demeurent les œuvres les plus recherchées par les grands collectionneurs, témoignent de ce style si original qui sut éviter l’écueil d’un quelconque emprunt artistique, mais il serait inique de négliger certaines compositions plus tardives.

L’œuvre considérable de Buffet n’est qu’un hymne à la peinture, au dessin, et à la gravure, dans lequel se combinent des figures, des natures mortes, des paysages souvent méconnus, des compositions florales, ou des scènes de genre parfois surprenantes, voire inquiétantes. Sans oublier ces scènes à l’hypotypose troublante, créées comme des Jours de Souffrance permettant une lumière formelle de l’esprit, et toujours travaillées avec la même hargne créatrice par la fougue d’un artiste que nombre de grandes nations ont su reconnaître. Il n’est qu’à analyser les tableaux traitant de l’ « Enfer de Dante », ou ceux concernant l’histoire de la « Révolution Française », ou encore la série de « 20 000 lieues sous les mers », pour mieux appréhender la grande diversité des sujets traités. Buffet avait un trait personnalisé reconnaissable entre tous.
 
 
En témoignent le Musée qui lui a été consacré en 1975, à Surugadaira, au Japon, et dans lequel ont été accrochées plusieurs centaines d’œuvres majeures, ainsi que tous les Musées possédant certaines de ses créations exécutées pour la majorité d’entre elles dans des grands formats qu’il affectionnait.

Des innombrables expositions qui ont jalonné sa vie, retenons le Musée Pouchkine à Moscou, l’Ermitage à Saint-Petersbourg, le Musée Vorès près d’Athènes, le Kaohsiung de Taiwan, ou la Documenta-Halle de Kassel, pour dire combien l’exégèse de son message était souhaitée par des institutions aussi différentes.
 
 
Buffet était également un très grand graveur. Certaines de ses estampes, eaux fortes, pointes sèches ou lithographies, sont là pour mieux expliquer toute la diversité de sa force créatrice qui n’avait de cesse, chaque jour, de composer avec la matière ou le support. Au même titre que Picasso, Buffet était un fou de travail.
 
 
Ces œuvres qui, dans les ventes mondiales, ont atteint parfois des prix à six chiffres, ces œuvres de par l’altitude de leur cote internationale ont peut être contribué à susciter cette non reconnaissance de ceux qui n’ont jamais accepté, qu’après le grand Picasso, ou le célèbre Chagall, l’art d’un Bernard Buffet vivant fût élevé dans un musée, au même rang que celui de ses deux illustres aînés.
 
 
L’histoire seule dira plus tard combien Buffet aura contribué à l’épanouissement de l’art pictural du 20ème siècle, pour oublier sans doute son geste pathétique par lequel ses doigts éteignirent la flamme de sa vie tourmentée. Il ne supportait pas de ne plus pouvoir peindre dans l’ « enfer parkinson » qui était devenu son quotidien.
 
 
Un détour s’impose aujourd’hui pour rendre visite à la Galerie Maurice Garnier qui expose exclusivement des tableaux de Buffet depuis une soixantaine d’années. Une collaboration Artiste/Marchand unique dans l’histoire de la peinture mondiale.
 
Alain VERMONT - La TRIBUNE de GENÈVE - 13 décembre 2010